
|
|
La
fin du monde : la voilà !
Les
prophètes des siècles passés, qui prédisaient
l'apocalypse et ses quatre cavaliers, quelle rigolade !
La
grande peur de l'an mille ? Un petit frisson de rien du tout !
La
guerre atomique et l'holocauste ? Une bagatelle !
La
peur du troisième millénaire ? À vrai dire, ils ne
sont plus beaucoup à avoir peur. Et après tout, ceux qui
restent ont des autres chats à fouetter, pour avoir le temps de
penser à autre chose qu'au prochain repas.
Justement,
n'ayant pas à y penser, je peux me permettre d'écrire ce
récit. Enfin, ce n'est pas l'hôtel quatre étoiles :
quelques planches pour maison et un trou recouvert d'une toile pour porte,
la bougie qui m'éclaire fait aussi fonction de chauffage central
mais grâce au Supermarché du coin, je ne manque ni de bouffe,
ni de fringues ! On y trouvait de tout : Des armes, des meubles,
des livres et surtout un enorme stock de vivres et de vêtements.
Je peux me servir sans me soucier, je doute fort qu'on me présente
la note un jour.
J'y
laisse les télés : cela est fini et bien fini ! Je
n'y perds pas grand chose.
L'autre
jour j'ai essayé de remettre en fonction un de ces petits trucs
à transistors, vous voyez ? Une de ces petites choses qui
cassaient les oreilles de tout le monde. Pure curiosité, histoire
de voir si je n'étais pas le dernier homme sur Terre. Je n'ai pas
pu capter autre chose que des crachotements et deux ou trois voix lointaines.
Je
donnerais volontiers tout mon Supermarché pour voir la tête
de ces types qui croyaient dur comme fer dans les grandes destinées
de l'Homme.
Et
les autres ? Ceux qui écrivaient ces conneries de science-fiction,
SF pour les initiés. Pas besoin d'envahisseurs, de monstres venus
de l'espace sidéral : pieuvres ou autres gélatines, plus
ou moins intelligentes.
Le
seul monstre qui est à l'origine de ce qu'il vient d'arriver, c'est
bien ce crétin d'Homme ( avec le "H" majuscule, S.V.P. )
Vous,
vous demandez, à ce point, ce qui a bien pu arriver. Devinez ? Si
vous répondez correctement, vous gagnez vingt peaux de mouton et
des vivres pour une semaine. Enfin je pense que si quelqu'un peut un jour
lire cet écrit, il saura déjà à quoi s'en tenir.
Tout
a commencé par un été maussade, pluvieux, froid et
la neige début septembre.
Depuis
trois ou quatre ans, le temps ne finissait plus de se détériorer
; la neige tombait en plus grande quantité et plus longtemps. Les
premiers temps c'était même rigolo ; tout le monde prenait
la chose avec philosophie, les enfants faisaient des homériques
batailles de boules et construisaient partout des énormes bonshommes
de neige. La chose n'était, pour moi, que le cadet de mes soucis
; j'appartenais depuis quelques ans à cette espèce de sous-race
humaine qu'on appelle communément clochards !
Pas
toujours été comme ça. Avant ma plongée dans
la bouteille, j'étais médecin, ( ne rigolez pas ou bien j'arrête.)
Rien de bien grave, remarquez, une sale, commune petite histoire : ma femme
me faisait cocu et moi j'en étais amoureux comme un gamin. Pour
faire bref, je me suis retrouvé divorcé, désespéré
et j'ai commencé à me saouler.
Ça
a bien marché, j'oubliais tout. Je perdis mes clients, ma profession,
ma maison.
Quelque
temps après j'étais dans un état que mes anciens collègues,
les toubibs, appellent : éthylisme aigu ( pour monsieur tout-le-monde,
ça signifie que j'étais toujours saoul comme une vache !)
Retournons
à nos moutons, je disais que cela a commencé début
septembre. Je ne me rappelle plus des premiers jours ; j'avais pu
me payer une paire de caisses de pinard et je n'étais pas sortis
de mon trou, cause ma cuite carabinée. Quand j'ai de nouveau vu
les choses, qui m'entouraient, au singulier et encore abruti par les restes
de ma cuite ; Constatant qu'il ne me restait plus une seule bouteille,
j'ai voulu mettre le nez dehors, mais je n'ai pu ouvrir la porte de ma
piaule. Enfin j'ai ressui à sortir, en passant par l'ouverture qui
faisait fonction, à la fois de cheminée et de fenêtre.
Vous
parlez d'une surprise, on pouvait se croire au Pôle, au moins un
mètre de neige. Sur la nationale d'à coté, des rares
voitures circulaient sans bruit et cette saloperie de neige qui tombait
à gros flocons.
J'ai
mis une heure, pour arriver au centre ville. Je tremblais comme un chien,
à cause du froid de canard et de mes habits trop légers.
Les gens me frôlaient sans faire attention à moi, bien au
chaud dans leurs vêtements rembourrés, les enfants jouaient
en faisant des bonshommes et des batailles de boules ; ces chenapans
me prirent pour cible une ou deux fois.
Avec
un des rares bus des transports en commun, j'ai rejoint les locaux de l'Armée
Du Salut ou un bol de soupe chaude, suivie d'une douche et d'un lit propre,
me remirent d'aplomb.
Une
visite chez mon ex femme me renfloua en argent et habits chauds. La salope
s'était remariée avec un gros bonnet de la ville, ça
ne lui coûtait pas grand chose de me faire l'aumône.
Je
suis retourné chez moi. Près de ma piaule, un supermarché
était ouvert, un de ces endroits où on dépensait plus
d'argent en une heure qu'on n'en gagnait en une semaine, rien que pour
acheter de quoi bouffer.
Avec
l'argent de mon ex chérie, je me suis payé une vingtaine
de litres de pinard et de quoi me caler l'estomac pendant quelques jours.
Peu de monde, ce jour là, les gens commençaient à
éprouver des difficultés pour se déplacer.
Je
me suis arrêté au rayon des télés, pour écouter
les dernières nouvelles : pas beau ! Il semblait que partout
c'était la même poisse. Un soi-disant savant tentait de donner
une explication, en accusant, pêle-mêle, l'effet serre, la
poussière atmosphérique, les explosions atomiques, les activités
volcaniques et toutes sortes de choses en
" iques " ; enfin : l'habituel fourbi-cache-saloperies.
Je
m'en foutais et je suis rentré dans mon trou. La porte était
bloquée par plus d'un mètre de neige, j'ai dégagé
ça et je suis rentré.
J'ai
repris contact avec les malheurs de ce monde, une semaine plus tard.
Dehors
tout était silence et immobilité, la couche de neige était
de plus de deux mètres. Quand j'ai pu parvenir à monter assez
haut pour voir ce qui m'entourait, derrière le rideau de neige,
qui tombait toujours aussi drue, rien ne bougeait ni sur la nationale,
ni dans les bâtiments du supermarché, à peine visibles,
au dessus de la neige.
J'ai
eu quelques problèmes pour arriver au magasin, si un jour il vous
arrive de marcher avec la neige jusqu'au cou vous comprendrez ce que je
veux dire. À l'intérieur un gardien, bien solitaire. Il a
semblé heureux de me voir, il est depuis trois jours enfermé
ici sans qu'on le relève, il ne manque de rien, mais il commence
à se faire du mouron pour le reste du monde. Des pannes de courant
à répétition empêchaient le magasin de fonctionner,
ils ont décidé de le fermer. Depuis c'est le désert
!
On
a écouté la radio ensemble, bien entendu les nouvelles ne
sont pas bonnes : des endroits par centaines, sont isolés
et ne donnent plus des nouvelles depuis dix jours. Seuls les convois militaires
peuvent encore circuler avec des énormes difficultés ;
partout on commence à gueuler et avoir peur. Plus des combustibles
pour chauffer, rares trains, pannes d'électricité qui durent
des heures.
Chez
nous la radio locale nous annonce que presque toutes les lignes électriques
et téléphoniques sont coupées : la neige, la
glace et le vent violent, ont eu raison des poteaux. Les centrales électriques
sur le Rhin ne fonctionnent plus que par à coups, les eaux du fleuve
étant presque entièrement gelées. Si ce qui reste
cède et s'arrête, finis les chauffages électriques,
au gaz, au mazout. En passant, je vous signale qu'en plein vent dehors
on a du moins vingt.
J'ai
passé la nuit avec le gardien. Le matin on s'est aperçu que
le téléphone était muet.
Il
a décidé sur-le-champ de rentrer en ville et il m'a confié
le magasin, en m'assurant qu'il reviendrait dans la journée. Une
demi-heure après son départ, une tourmente de neige s'est
abattue sur la Terre. Quand le vent est tombé, vingt trois jours
étaient passés et la fin du monde était arrivée
!
Enfin,
je ne veux pas dire que tous sont morts. Par-ci, par-là, des groupes
résistent : les mines, notamment celles de charbon ; les centrales
nucléaires, qu'on alimente avec les matériaux fissiles destinés
aux bombes atomiques. Certains pays à proximité de l'équateur,
mais ils en ont bavé car ils ont du faire face aux fuyards venant
des contrées froides. Naturellement les habitants de ces pays ont
essayé de repousser les hordes d'envahisseurs et les massacres ont
commencé.
J'ai
vécu tout cela en écoutant la radio : cris d'alarme,
demande de secours, mise à mort !
De
ma ville, tout proche, plus de nouvelles. Le gardien n'est plus revenu
et c'est seulement au bout de plusieurs dizaines de jours, que des visiteurs
sont arrivés jusqu'à moi.
Une
couche de plus de quatre mètres de neige recouvrait le pays.
Étonnant,
mais je ne sentais plus aucun besoin de me saouler.
J'avais
pris l'habitude de me promener, bien équipé en vêtements
de skis, raquettes de neige et habits chauds, empruntés … ou mieux
: hérités, des stocks du supermarché. Après
avoir entendu ce qui s'était passé dans les agglomérations,
par mesure de précaution, je ne sortais jamais qu'armé jusqu'aux
dents. Armes empruntées au rayon chasse : un fusil à
cinq coups et deux pistolets.
J'ai
croisé les traces, lors d'une sortie. Par, je ne sais pas quel miracle,
ils étaient parvenus jusqu'à ma baraque. Au travers du toit
effondré ils y étaient pénétrés et avaient
essayé de s'abriter du froid en se cachant sous les tas de chiffons
que j'y avais entassé.
Par
moins trente la chose n'avait pas réussi très bien, les pèlerins
étaient à moitié congelés. J'ai retrouvé
sous les chiffons une vieille femme, une fille d'une vingtaine d'années
et un homme.
J'ai
ramené la fille, la première, au magasin. Puis, je suis retourné
à la cabane pour les autres : la vieille avait trépassé,
entre temps et l'homme … enfin, je suis rentré avec une cartouche
en moins dans mon fusil.
La
jeune femme m'avait raconté ce qui s'était passé et
la fin de la ville. Quand la tourmente avait eu raison des dernières
lignes électriques, les habitants avaient été privés
de tout moyen de chauffage. Aucune possibilité de se sauver, une
fois brûlé tout ce qui pouvait l'être, mangées
tous les vivres, les habitants se savaient condamnés. Les vols et
les pillages ont commencé, suivis des incendies, des viols, des
lynchages, des règlements de comptes, en bref : la loi de
la jungle !
Elle
avait été violée à maintes reprises, puis s'était
donnée aux vainqueurs en échange de nourriture et protection.
À la fin ils n'étaient plus que trois : La vieille,
qui était à la tête d'une bande de pillards, son fils,
un'espèce de brute avec une tête minuscule sur un corps de
lutteur et la fille que j'avais sauvée.
Quand
toutes les ressources s'étaient épuisées, la vieille
avait voulu partir vers le sud, vers des contrées qu’elle croyait
chaudes, la folle et ses compagnons avaient tourné en rond pendant
trois jours, avant de tomber dans ma baraque, à moins de sept kilomètres
de leur point de départ !
À
partir de ce moment on s'est organisé, ma belle et moi. Nourriture
et habits ne manquent pas, dans le supermarché les stocks sont suffisants
pour des nombreuses années et le gel en assure une parfaite conservation.
Nous
avons construit un igloo à la façon des esquimaux, quand
les fils, qui verront le jour de notre couple, seront assez grands, nous
marcherons vers le sud.
Vers
le soleil !
Pendant
quelques mois je n'ai pas pris ma plume, mais un événement
nouveau m'a incité à reprendre mon récit : j'ai peur
!
Ce
matin je suis allé faire un tour jusqu'à la ville, histoire
de me dégourdir les jambes.
J'étais
en train de me promener tranquillement entre les tas de neige et de glace
qui recouvrent ce cimetière, quand je me suis trouvé nez
à nez avec un ours blanc. Eh bien … oui ! Un gros plantigrade, enfin,
à la réflexion, pas si gros que ça, mais je voudrais
vous y voir à ma place !
Il
sortait d'un tunnel creusé dans un des tas qui recouvrent les bâtiments
de la ville. Heureusement lui aussi a pris peur et chacun s'est enfui de
son coté.
Je
pense qu'il n'était pas seul, j'ai croisé plusieurs pistes,
mais pas de nouvelles rencontres, heureusement !
Ils
ont du se répandre dans tout l'hémisphère Nord, les
conditions sont idéales pour ces bestiaux. Ils ne manqueront pas
de quoi manger pendant de siècles, avec tous les cadavres bien congelés,
dans les villes et villages morts, des hommes disparus.
À
partir d'aujourd'hui on se barricade chez nous et on ne sort plus qu'armés.
Quelques
mois … ou quelques années après.
Mon
très cher lecteur, ceci est mon dernier écrit. Demain on
part !
Il
y a trois jours des Lapons sont arrivés, avec rennes traîneaux
et tout le barda.
Ils
vont vers la mer en faisant étape dans les lieux ou il y a des survivants,
notamment sur les anciens sites miniers. La chaleur souterraine ou les
combustibles fossiles, permettent la survie de petites communautés
humaines, sous des coupoles ou dans les galeries des mines.
Un
des Lapons parle allemand, moi je me débrouille dans cette langue.
Leur histoire est bien simple : ils sont russes, habitués
aux grand Nord, ils se sont débrouillés pour survivre ;
mais maintenant c'était devenu intenable pour eux aussi. Alors ils
ont décidé de partir vers le sud en passant d'un groupe de
survivant à l'autre, échangeant des rennes contre des vivres
et du fourrage pour les troupeaux.
Ma
femme et moi nous avons décidé de le suivre, avec notre fils.
Si on peut rejoindre des contrées avec un climat plus clément,
on pourra recommencer à espérer.
Peut-être
que, enfin, comme l'oiseau de la mythologie, le monde de l'Homme renaîtra
de ses cendres, après tout.
Écrit en 1974